Éditorial et blogue

L’anthropomorphisme : quand on aime trop nos animaux

L’anthropomorphisme : quand on considère nos animaux comme des humains

L’anthropomorphisme consiste à attribuer aux animaux des réactions et des sentiments propres à l’espèce humaine. Par exemple, certains croient que leur chat agit par vengeance ou encore, qu’il ressent de la culpabilité s’il se fait prendre ou gronder après avoir fait quelque chose qui lui est interdit. La mauvaise interprétation d’un comportement nuit grandement à sa résolution, car il influence les actions posées par les adoptants. En effet, certaines personnes, attribuant des émotions et des raisonnements proprement humains aux félins, gèrent les problématiques et éduquent leur chat comme elles le feraient avec un enfant. Or, ces méthodes sont à proscrire, car elles sont inefficaces en plus de ne pas respecter la nature de l’animal, ce qui mène à encore plus de difficultés de cohabitation.

Toutefois, ces personnes anthropomorphistes sont, pour la plupart d’entre elles, bien intentionnées et veillent au bien-être de leur animal. Elles vont même souvent jusqu’à se priver elles-mêmes en raison de leurs fausses interprétations.

D’ailleurs, certains médias sont des champions de l’anthropomorphisme et promeuvent de nombreux mythes. Quoi de mieux pour faire la une que de diffuser une vidéo dans laquelle le chat est un héros protégeant un enfant d’une attaque canine ? Et que dire des anecdotes mettant en vedette le félin familial alertant la maisonnée pour sauver les humains d’un incendie pendant la nuit ?

Bien entendu, je suis conscient qu’il s’agit ici d’un sujet très délicat qui pourrait bouleverser certains d’entre vous. Par contre, j’espère que cet éditorial vous permettra de vivre une relation plus saine avec votre animal et même de l’apprécier davantage pour ce qu’il est réellement.

Les chats et la jalousie

Prenons l’exemple le plus fréquent d’anthropomorphisme dont nous sommes témoins : « Mon chat urine sur lit à l’endroit où dort mon nouveau conjoint. Il est jaloux, car je m’occupe moins de lui depuis que cette personne est dans ma vie. »

En fait, le chat est anxieux en raison des changements que ce nouvel individu a créés dans la maison, tout simplement. Généralement, les gens comprennent la logique de l’explication d’un tel comportement. Jusqu'ici, tout va bien.

Les chats et le deuil

Je suis désolé de vous décevoir, mais le chat ne ressent pas le deuil au sens de la perception de la mort d’un individu. En fait, s’il ressent une détresse émotive ou s’il cherche l’individu décédé pendant quelques jours, c’est parce qu’il vit un bouleversement de son milieu de vie et de son quotidien. Il doit établir une nouvelle routine qui tient compte des changements. Cela dit, il est vrai que le chat parcourt son environnement en miaulant et en cherchant le défunt. Toutefois, il chercherait probablement à retrouver un équilibre et à se réapproprier les ressources qui étaient auparavant partagées. Enfin, il faut se demander à quelles informations le chat a accès avant de penser qu’il vit les étapes du deuil. A-t-il vraiment conscience de ce qu’est la mort ?

Encore ici, tout va bien. La majorité des gens accepte cette explication logique, même si quelques-uns argumentent parfois. Passons donc au mythe suivant.

Le chat qui se laisse mourir par amour pour son propriétaire décédé

Certains chats souffrant d’un trouble d’anxiété diagnostiqué par un vétérinaire n’ont ni la maturité ni le contrôle émotif nécessaire pour parvenir à se forger des nouvelles habitudes en l’absence d’une personne qu’ils ont côtoyée durant de nombreuses années. Ce genre de cas est rare chez les chats, mais il suffit que cela se produise une fois pour que l’histoire fasse la manchette. Pourtant, dans la réalité, des milliers d’individus meurent chaque jour et leur chat n’en fait pas vraiment de cas.

Voilà un anthropomorphisme beaucoup plus difficile à accepter pour plusieurs.

Les chats et l’amour

La définition que l’on donne à un sentiment peut influencer notre compréhension de la réalité. C’est quoi, l’amour ?

D’abord, rappelons-nous qu’un chat n’adopte un comportement que si celui-ci lui rapporte quelque chose. Ici, on ne parle pas seulement de nourriture ou de friandises, car notre personnalité peut aussi plaire à notre chat. Par exemple, l’affection de ma chatte Kira, qui n’aime pas beaucoup les caresses et qui vit principalement la nuit, est plus forte envers moi qu’envers Josine, ma conjointe. Je suis un oiseau de nuit, alors que ma conjointe se couche à 20 h. Aussi, je caresse moins les chats que Josine. Kira préfère donc être plus près de moi que de Josine, car ma façon d’être lui convient mieux.

Et il en va de même pour nous aussi, les humains. Si nous sommes en couple, c’est parce que la présence, les goûts et la personnalité de notre partenaire nous rapportent quelque chose, non ? Idem pour le chat. Si l’on définit l’amour ainsi, alors oui, un chat aime. Mais l’amour, au sens humain du terme, c’est bien plus que ça ! Le chat domestique n'a pas la capacité d'aimer comme un humain aimerait ses enfants, son conjoint, ses parents, etc. Il répond à ses besoins primaires et cherche à obtenir des ressources.

J’entends les « anthropomorpheurs » penser : « Personne ne sait ce qui se passe dans la tête d’un chat ». C’est vrai. D’ailleurs, en bon intervenant que je suis, j’ai appris à ne jamais tenter de le faire, par souci d’objectivité. Il est plus juste de tenter de comprendre ce qui motive l’animal à exprimer et à répéter ses comportements.

C’est en utilisant cette méthode d’analyse rigoureuse que les éthologues parviennent à expliquer les réactions émotionnelles et les actions des animaux. Si un animal réagit d’une certaine façon à un stimulus, les biologistes du comportement mettent en place des analyses expérimentales complexes pour cibler et bien comprendre les motivations derrière les comportements observés. Le processus est souvent long et ardu, car plusieurs paramètres doivent être pris en considération. Par exemple, on doit parfois isoler un individu dès sa naissance afin de déterminer si un comportement est inné.

L’éthologie ou l’étude du comportement animal est une science relativement récente. Voilà pourquoi il faut demeurer prudent quand on parle de sentiments chez les animaux. Il n’y a pas si longtemps, on croyait que les humains avaient le monopole des émotions. Aujourd’hui, la littérature scientifique indique que de nombreuses espèces peuvent ressentir la joie, la colère, la frustration, etc. Même s’il reste beaucoup de travail à faire en éthologie, les recherches sont suffisamment avancées pour nous permettre de mieux comprendre le vécu émotionnel et les capacités cognitives de nombreuses espèces.

Le déni de la réalité

Il y a quelques années, en pleine conférence, une dame a quitté brusquement le local lorsque j’expliquais que les chats ne nous aiment pas au sens humain du terme. Je déplore le fait que bien des gens refusent de remettre en question leurs opinions anthropomorphiques, même si nous basons nos justifications sur des études scientifiques récentes en biologie comportementale. Pourquoi en est-il ainsi ?

Puisque j’étudie le comportement des chats et pas celui des humains, j’ai sollicité l’aide du psychologue Jack De Stephano, auteur et conférencier. Je lui ai demandé de m’expliquer le phénomène de l’anthropomorphisme afin que je puisse mieux comprendre les gens qui font appel à mes services. Selon lui, de nombreuses raisons justifient l’envie d’adopter un animal de compagnie. Pour plusieurs personnes, l’animal domestique remplit un vide émotionnel plus ou moins conscient. En d’autres mots, il comble un besoin d’amour. « Nous ne parlons pas d’un besoin d’amour pathologique, mais plutôt d’un manque plus ou moins grand que nous avons tous. L’amour d’un animal ne comporte aucun risque. Il ne peut pas nous quitter, nous tromper ou nous trahir. N’est-ce pas l’amour idéal ? »

Alors, comment comprendre qu'un client refuse d'écouter le professionnel qu'il a lui-même recruté pour l’aider à modifier le comportement indésirable de son animal ? Surtout si ce comportement est causé par des actions humaines issues d’une interprétation anthropomorphique erronée ? « Lorsqu’un professionnel du comportement animal informe un client que l’amour si rassurant que son animal lui porte n’est pas un amour au sens humain du terme, certains choisissent de refuser l’explication en bloc, pour se protéger émotivement. Après tout, pourquoi avoir un chat si l’amour de celui-ci n’est pas véritable ? », conclut-il.

 

Je suis un ex « anthropomorpheur »

Lorsque j’ai rencontré ma conjointe, il y a plus de douze ans, nous étions tous les deux des « anthropomorpheurs » professionnels. Notre amour quelque peu démesuré des chats est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous avons commencé à nous fréquenter. Oui, nous non plus ne prenions pas de vacances de plus de trois jours consécutifs, parce que nous avions quatre chats. Lorsque j’ai commencé à suivre des cours en comportement et en éthologie, nous n’avons eu d’autres choix que de repenser nos conceptions anthropomorphiques.

À la lueur des connaissances que nous avons aujourd’hui, nous n’aimons pas moins nos chats pour autant ! Au contraire ! Ils nous apportent autant de bonheur qu’auparavant. C’est peut-être difficile à comprendre, mais même si nous savons qu’ils nous aiment principalement parce que nous leur apportons quelque chose, ça ne change rien à la nature de notre relation. Nous savons que, lorsqu’ils viennent nous voir, c’est pour être caressés, pour recevoir une friandise ou que nous leur cédions la place sur le divan. Grâce aux notions apprises dans le cadre de notre métier, nous comprenons toutes les méthodes manipulatrices utilisées par ces derniers pour nous « charmer » dans le but d’obtenir quelque chose. Malgré cela, on s’assoit tout de même sur le sol lorsque les divans sont utilisés par nos chats, et l’on continue de craquer lorsque l’un d’eux vient ronronner sur nous quand nous sommes malades ou tristes. Nous savons qu’ils le font pour eux avant tout, mais, au bout du compte, ça nous fait du bien quand même. Ça n’a rien changé à notre relation, outre le fait que nous nous permettons désormais de partir deux semaines en vacances et nous ne nous inquiétons plus pour nos autres chats lorsque l’un d’eux décède.

Depuis que nous ne sommes plus des « anthropomorpheurs », notre relation avec nos chats est beaucoup plus saine, nous sommes aussi des personnes plus équilibrées et nous continuons à vivre autant de bonheur en la présence de nos amis à moustaches. Essayez, vous verrez que ça fait du bien !

Et puis, malgré tout ce que j’ai dit, nos chats à nous sont spéciaux... ils nous aiment vraiment !

   Daniel Filion

      Président Éduchateur inc.

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